« Donner de la visibilité à la parole des femmes, c’est ce qui entraîne tout le reste. »
Récemment, vous avez pris la parole lors du dernier « Café Parité du Réseau Un Une ». Quel message fort teniez-vous à transmettre à l’ensemble des ambassadrices du réseau présentes à cette occasion ?
Caroline Grandjean : Le message que je voulais passer en acceptant l’invitation d’Aurore, c’était de dire aux femmes qu’il fallait qu’elles se fassent confiance. J’ai noté, comme beaucoup, que le problème des femmes dans l’entreprise n’était souvent pas du domaine des compétences, mais plutôt leur capacité à se projeter sur des postes à responsabilités. À ne se penser jamais assez bien ou assez compétentes. En tant que dirigeante, je considère qu’il est de ma responsabilité de montrer qu’on peut exercer de hautes responsabilités tout en restant naturelle, que cela est accessible.
J’ai aussi tenu à rappeler que la place des femmes n’est jamais définitivement acquise. Même au sein d’une institution comme La Poste, qui défend des valeurs fortes de parité et d’égalité, des décalages peuvent subsister localement. Il ne faut pas tolérer des situations non conformes aux politiques du Groupe.
Comment avez-vous réussi, à titre personnel, à dépasser ce frein ?
Caroline Grandjean : Deux facteurs ont été décisifs pour dépasser ce problème de confiance qu’on a toutes. D’abord, l’éducation transmise par ma mère, qui m’a répété toute mon enfance :« Il faut que tu sois indépendante, que tu travailles par toi-même et que tu ne dépendes de personne ». Ça pousse à être autonome financièrement, à faire des études et à monter en responsabilités.
Ensuite, au fil de mon parcours, j’ai eu la chance d’avoir des patronnes femmes particulièrement brillantes qui m’ont donné envie de leur ressembler. Ça m’a beaucoup aidée à me projeter. Sans ces figures inspirantes, j’aurais peut-être eu moins d’élan pour viser des postes de direction.
À quel moment de votre parcours avez-vous eu envie d’accéder à des fonctions de direction pour faire bouger les lignes ?
Caroline Grandjean : À vrai dire, la question ne s’est pas posée en ces termes au départ. Très jeune, à la sortie des études, j’ai occupé des postes de management avec d’importantes équipes. Mon premier poste était dans ce qu’on appelait à l’époque la Direction Départementale de l’Équipement, un univers très masculin et technique. Je pense d’ailleurs qu’ils n’avaient jamais vu une femme à la tête d’un tel service. Mon statut de fonctionnaire à l’époque a facilité cet accès rapide à la direction.
C’est avec le temps et l’expérience que ma conscience des enjeux de parité s’est éveillée. Au début, venant d’une école d’ingénieurs et ayant passé des concours anonymes, j’estimais que seule la compétence comptait. C’est au bout de quelques années dans des environnements très masculins que j’ai réalisé à quel point ce n’était pas si simple, et combien les biais inconscients finissaient par désavantager les femmes.
Mais je n’ai pas cherché à devenir dirigeante pour « venger » qui que ce soit. J’ai accédé à ces fonctions, puis j’ai réalisé qu’à mon niveau, il était indispensable d’aider les femmes à prendre conscience de leur potentiel et à trouver leur juste place. Aujourd’hui je suis convaincue que la mixité est une condition sine qua non de la performance collective. Autrement dit qu’une équipe ne fonctionne bien que si les points de vue sont équilibrés et diversifiés. Je n’ai jamais rien trouvé de plus efficace que l’équilibre.
Justement, exercer cette fonction implique une posture de rôle modèle. Comment incarnez-vous cette posture d’influence auprès de vos équipes aujourd’hui ?
Caroline Grandjean : C’est délicat, car il faut trouver le juste milieu entre le féminisme combatif, qui n’est pas toujours la meilleure formule pour faire avancer la cause, et l’inaction. Ce qu’on fait tous en tant que manager, particulièrement à La Poste c’est de veiller au recrutement pour atteindre la parité là où il n’y en a pas, et de veiller à l’égalité salariale lors des augmentations. C’est encadré par l’entreprise, donc je ne fais rien de spécial, mais il faut y penser systématiquement.
Au-delà des processus RH, je veille à des gestes du quotidien en apparence anodins mais cruciaux. En réunion, par exemple, je m’assure que les femmes ne se fassent pas couper la parole ou je la leur redonne quand un homme reformule leur pensée juste après. C’est très important de rétablir la parole des femmes en réunion. J’encourage également la mise en avant des collaboratrices dans la création de contenus internes ou les présentations d’équipe, pour leur donner l’opportunité de valoriser leur travail. Donner de la visibilité à la parole des femmes, c’est ce qui entraîne tout le reste.
Comment portez-vous concrètement ces sujets de parité au quotidien ?
Caroline Grandjean : J’essaie de soutenir les femmes autant que possible. Quand je suis arrivée chez Viapost, une filiale de logistique et de transport, j’ai eu le sentiment de revenir quelques années en arrière sur la parité : il y avait très peu de femmes car ce secteur attire peu. Ce dont je suis la plus fière, c’est d’avoir fait comprendre l’importance d’avoir, dans l’encadrement des établissements, un pourcentage de femmes équivalent à celui présent dans les équipes. Ça a l’air scolaire, mais en faisant de cela un indicateur suivi lors des revues d’activité, les managers se le sont approprié. Ça a créé un déclic. Tout ce qui ne se mesure pas n’existe pas. Car sans indicateur, on ne peut pas mesurer qu’on prend le bon chemin. Bien entendu, la mesure ne fait pas tout, elle doit s’accompagner d’une politique globale d’animation, de mise en lumière et de mentorat.
Au siège de La Poste, de nombreux dispositifs très structurés existent déjà, portés par le réseau et les RH. Mon rôle y est davantage d’accompagner, de relayer et d’amplifier ces initiatives.
Quel conseil donneriez-vous aujourd’hui à une collaboratrice de La Poste qui n’ose pas encore postuler à des postes à responsabilités ?
Caroline Grandjean : Sur le ton de la boutade, je leur dirai : si vous ne postulez pas, soyez certaine qu’un homme moins compétent que vous le fera à votre place ! Les femmes attendent souvent d’être au-dessus du niveau requis pour postuler. C’est l’éducation et la société qui nous ont formatées ainsi. Mais il ne faut pas hésiter, sinon on génère des frustrations en voyant un collègue moins affûté obtenir le poste.
Plus sérieusement, je pense qu’il faut lever les freins liés à la charge familiale. Au sein du groupe La Poste par exemple, on a la chance d’avoir une flexibilité des organisations et une bienveillance managériale qui permettent de concilier sereinement vie personnelle et vie professionnelle dans la grande majorité des situations.
Enfin, n’oubliez jamais que pour faire progresser la place des femmes dans l’entreprise, nous avons besoin de figures qui ouvrent la voie. Si personne ne se lance, rien n’avancera !